Histoire de la grenouille

La grenouille

La grenouille Rana se tient dans un marais
Que l’eau d’une source maintient toujours au frais.
Invisible dans l’herbe, elle guette avec patience
Moustique et moucheron qui lui font sa pitance.
Ces longues attentes lui font voir des humains
Venir se rafraîchir et boire dans leurs mains.
Une femme remplit un grand chaudron de cuivre.
Pourquoi Rana, soudain, a l’envie de la suivre ?
Une idée est venue : pouvoir enfin nager,
Libérée de ces joncs qu’il lui faut écarter,
Pour aller et venir. Dans une eau libre et claire
Plonger et remonter, sauter de pierre en pierre.
La crainte la retient mais il faut décider.
Vite, au risque de voir l’occasion s’éloigner.
Quelques bonds suffisent pour rattraper la femme
Qui pose le chaudron au-dessus d’une flamme.
Un saut plus difficile, elle est enfin dans l’eau.
Quel plaisir d’en sentir les coulées sur sa peau !
Le foyer agissant, son bain devient plus tiède
A ce plaisir nouveau, notre bestiole cède,
Etirant ses longs doigts, sans peur, nonchalamment,
Au lieu de fuir le pot, d’un seul saut, prestement.
L’eau s’échauffant encor, plaisir devient ivresse,
La raison a quitté l’animal en détresse.
Se saoulant de chaleur, ignorant qu’il est cuit,
Il meurt à petit feu faute de s’être enfui.

Humain, sur cette terre où le chaud s’accélère,
D’éléments déchaînés évite la colère.
Pas moyen de sauter de ton chaudron brûlant,
Mais tu peux arrêter ce fol emballement.

Victor Eco
juin 2004